Le cacao congolais du Nord-Kivu attend la paix pour tenir ses promesses de développement

Depuis octobre 2014, la région subit une vague de massacres de civils dont on peine à identifier les coupables et dans laquelle plus de 700 personnes ont trouvé la mort.

 

A 51 ans, Antoine Kakule Kihumuledi rêve de s’offrir une voiture pour transporter sa récolte de cacao. Comme tant d’autres habitants du territoire de Beni, dans l’est de la République démocratique du Congo, il désire aussi ardemment la paix, pour pouvoir réaliser ses projets.

M. Kakule est un pionnier de la culture du cacao dans cette région du nord du Nord-Kivu, province déchirée par les guerres et la violence armée depuis plus de vingt ans.

Il dit avoir commencé à planter pendant la deuxième guerre du Congo (1998-2003) et se souvient d’une première récolte vers 2007.

A l’aide d’une faucille montée au bout d’un long manche, ce père de six enfants détache les cabosses jaunes et oranges qui pendent des troncs des cacaoyers. Ceux-ci s’épanouissent à l’ombre d’arbres parasols, dans sa plantation de Mbau, à environ 25 km au nord de la ville de Beni.

A l’orée de son champ, M. Kakule montre la piste qui part vers l’est. A quelques kilomètres se trouve une position de l’armée congolaise. Lui se sent « en sécurité » mais il n’oserait pas s’aventurer au-delà.

Après le « décabossage », les fèves des fruits cueillis par M. Kakule sont mises à fermenter, avant d’être séchées au soleil et vendues pour l’exportation.

Comme beaucoup d’autres ressources naturelles de la RDC, un des pays les moins développés de la planète, le cacao n’est pas transformé sur place.

En 2015, M. Kakule dit avoir vendu 1.200 kg à un prix supérieur à 2 dollars le kilo. Les cours mondiaux ayant baissé, les planteurs vendent désormais le kilo de cacao entre 1,6 et 2 dollars en fonction de sa qualité.

Substitut au café

Dans un pays où, selon l’ONU, près de 90% de la population survit avec moins de 1,25 dollar par jour, M. Kakule, qui nourrit sa famille grâce au manioc et aux légumes produits sur son terrain, s’estime heureux de son sort.

« Les recettes me permettent de faire étudier mes enfants, de prendre en charge leurs soins médicaux et de faire des projets, comme celui de construire [une nouvelle] maison », dit-il, particulièrement fier de sa fille, enseignante fraîchement diplômée.

Que M. Kakule puisse aujourd’hui rêver d’une voiture pour s’épargner les efforts liés au transport de sa récolte a quelque chose d’extraordinaire.

Sa chance est d’avoir rencontré ESCO Kivu. En 1998, cette société installée de longue date à Beni se lance dans la culture du cacao à titre expérimental.

L’idée, alors, est de trouver un relais de croissance à deux produits d’exportation traditionnels de la région: l’écorce de quinquina (d’où est extraite la quinine), en perte de vitesse, et le café, dont les plantations ont été ravagées par un champignon.

Les essais sont concluants: les sols de Beni se prêtent bien à la pousse des cacaoyers et la saison sèche ne dure pas trop longtemps, condition indispensable pour ces arbres qui ont besoin d’humidité.

En l’absence de demande locale, « nous avons créé le marché » en permettant aux planteurs de se lancer avec la certitude que leur récolte serait achetée, explique Jacques Matumo, administrateur d’ESCO Kivu.

Car ESCO ne produit pas, elle apporte aux planteurs indépendants l’assistance technique dont ils ont besoin en mettant à leur disposition des agronomes, et achète leur production qu’elle conditionne ensuite pour l’exporter vers l’Europe et les États-Unis.

Visiter l’usine d’ESCO offre une expérience rare au Congo. Les lieux sont propres, les machines tournent et les employés, à qui l’on sert chaque jour un déjeuner, apparaissent globalement satisfaits.

Champs abandonnés

Un cadre qui préfère garder l’anonymat dit gagner « dans les 700 dollars » chaque mois et savoure sa chance de travailler ici.

Le cacao qui sort de l’usine est certifié UTZ, label garantissant un mode de production durable soucieux du bien-être de la population locale et de la préservation de son environnement naturel.

ESCO dit employer environ 200 personnes et travailler en partenariat avec 29.000 planteurs. Elle est aujourd’hui concurrencée par une poignée d’autres entreprises qui lui ont emboîté le pas.

Pour Cléophas Paluku Kahongya, président de la Fédération des entreprises du Congo (FEC, patronat) de Beni, « le cacao contribue beaucoup au relèvement de l’économie locale ».

L’intensification de sa culture devrait favoriser l' »émergence d’une classe moyenne agricole », croit M. Matumo, mais ce projet se heurte au « grand problème [qu]’est l’insécurité ».

« On a perdu beaucoup de planteurs » dans les massacres, et il y en a aussi beaucoup d’autres « qui sont vivants mais qui ont abandonné leurs champs » et dont la production « pourrit » sur pied, quand elle n’est pas volée, dit-il.

A cela s’ajoute le problème de la fraude. En 2015, sur une production estimée à 20.000 tonnes, 9.000 ont été exportées clandestinement en Ouganda pour échapper à l’impôt congolais, indique M. Paluku.

M. Matumo déplore le niveau des taxes congolaises qui nuisent selon lui à la compétitivité du cacao local, mais il dénonce tout autant la fraude qui prive l’État, et donc la population, de ressources. « C’est comme si nous produisions pour le pays voisin », regrette-t-il.

Malgré tout, ESCO Kivu garde confiance : l’entreprise mise sur une hausse prochaine de ses volumes exportés et s’apprête à installer une nouvelle chaîne de triage des fèves dans son usine.

La Voix de l’Amérique Avec AFP

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